Loménie de Brienne, une figure toulousaine fort méconnue

Loménie de Brienne un toulousain méconnu

Dans le magazine d’informations de la Mairie de Toulouse en date du 22 mars 2016 un dossier est consacré au patrimoine sous le titre ‘le canal fête ses 350 ans !’ Voilà qui semble fort intéressant et qui suscite toute notre curiosité. D’ailleurs en pleine page figure le très beau bas-relief de François Lucas aux Ponts-Jumeaux. En bas à droite sur cette même page on peut lire les dates clés de la construction du canal : 1666 pour l’édit royal de Louis XIV autorisant les travaux, 1681 inauguration du canal du Midi, 1776 inauguration du canal de Brienne, 1838 construction du canal latéral à la Garonne et 1996 inscription desdits canaux sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Page suivante intitulée ‘Balade au fil de l’eau’ le lecteur en apprend un peu plus sur cette œuvre remarquable des Ponts-Jumeaux, ainsi que sur le canal de Brienne.

Toutefois à aucun moment il n’est fait mention des commanditaires de ces travaux d’aménagement toulousain, Pierre- Paul Riquet et Etienne-Charles de Loménie de Brienne. Cette omission journalistique surprend. S’agit-il d’un simple oubli, d’un manque de place ou d’une volonté délibérée de ne pas citer d’illustres personnages rappelant l’Ancien Régime ?

Si les toulousains connaissent tous Pierre-Paul Riquet qui dispose d’une statue assez majestueuse près de la gare Matabiau, il n’en est pas de même pour Loménie de Brienne. Tout le monde connait le canal de Brienne ou encore les allées de Brienne mais bien peu en dehors des férus d’histoire se souviennent du prélat !

Quel dommage qu’une publication à fort tirage passe totalement sous silence ce prélat ayant œuvré pour l’embellissement et le développement de la ville rose. Il semble bien que cet archevêque au destin funeste ait disparu de la mémoire collective. Même si le personnage reste emblématique de certains travers de son époque et de son milieu, il demeure une grande figure ayant marqué son époque et la province. Son parcours étonnant à tous égards mérite mieux et c’est bien pour cela que le colloque qui se tiendra à la fin du mois à l’Université Jean Jaurès et à l’Institut Catholique de Toulouse des 25 au 27 mai 2016 et dont nous avons dernièrement fait état devrait être des plus intéressants car il devrait nous permettre de mieux cerner l’homme d’église et le politique en le resituant dans le contexte de l’époque aux enjeux multiples.

Pour se faire une première idée de ce personnage fort complexe, consultons des ouvrages célèbres tels que l’Histoire de la ville de Toulouse de Cayla et Perrin-Paviot publié à Toulouse en 1839. Y figure un portrait élogieux mais partiel de ce prélat : « né à Paris le 19 octobre 1727, fut docteur de Sorbonne en 1752, évêque de Condom (Gers) en 1760, puis archevêque de Toulouse (Haute-Garonne) en 1763,  ce prélat ne cessa pendant tout le temps que dura son épiscopat de travailler à l’embellissement de la capitale du Languedoc. Malheureusement il ne put réaliser ses vastes projets, qui auraient rendu Toulouse une des plus belles villes du Midi. Secondé par l’ingénieur Saget, il voulait faire de l’île de Tounis une promenade d’été ; de belles usines auraient bordé la rive opposée du canal de fuite. Il fit creuser dans l’intérêt de la navigation, le canal de Brienne, qui unit la Garonne, au-dessous du Bazacle, à l’immortel ouvrage de Riquet ; il usa constamment de l’ascendant qu’il exerçait dans les états du Languedoc, pour faire allouer à sa ville archiépiscopale la plus grande partie des fonds consacrés annuellement aux travaux de la province. Il fit doter des bibliothèques publiques déjà créées par le généreux abbé d’Héliot ; il établit les chaires de chimie et de physique expérimentale : appelé à l’archevêché de Sens et à la place de premier ministre en 1788, il ne cessa de favoriser les Toulousains ; et pourtant la capitale du Languedoc n’a pas élevé une statue à ce prélat bienfaiteur ! »

Si ce personnage n’a pas eu droit à sa statue c’est peut-être en raison de son ambition démesurée, de sa cupidité et de son apostasie comme nous le verrons un peu plus loin.

Admirons ce bas-relief représentant l’Occitanie bien connu de tous les toulousains!



Président par intérim de la Province du Languedoc, le cardinal s’intéressait aux questions d’urbanisme. Il fit construire le canal qui porte son nom. Cet admirable et monumental ouvrage fut exécuté par François Lucas, professeur de sculpture à l’Académie Royale après signature d’un bail le 12 mars et le 26 mai 1773 avec les commissaires nommés par délibération de ladite Province.

C’est là n’en doutons pas sa plus belle réalisation qui embellit grandement la ville à cet endroit.

Dans son ‘Répertoire bibliographique universel G. Peignot retrace les grandes étapes de sa vie :

« Les philosophes lui firent une réputation d’homme d’esprit et d’administrateur qui lui valut son admission à l’Académie française en 1770, puis en 1787 la place de contrôleur-général des finances et enfin de premier ministre. Sa politique de réformes financières le fit entrer en lutte avec le Parlement, et l’opinion se déclarant contre lui avec force, il fut remplacé par Necker en 1788. Le Roi le consola en lui donnant l’archevêché de Sens (Yonne) et en lui faisant obtenir le chapeau de cardinal.

Embrassant tous les genres, il s’était composé une riche et curieuse bibliothèque qui devint un dépôt universel. Elle contenait en particulier presque tous les ouvrages imprimés au xve siècle, la plupart des éditions de Mayence, et beaucoup d’autres de divers pays qui étaient restées jusqu’alors inconnues. Il fut obligé de se défaire d’une partie de sa collection pour payer ses dettes ».


Les livres de l’archevêque portent le plus souvent ses armes : « Ecartelé : aux 1 et 4, d’or, à deux vaches passantes de gueules accornées, colletées, clarinées et onglées d’azur, l’une sur l’autre (Béon) ; aux 2 et 3, d’argent, au lion de gueules, la queue nouée, fourchée et passée en sautoir, armé, lampassé, couronné d’or et d’azur (Luxembourg). Sur le tout, d’or, à l’arbre de sinople, au chef d’azur, chargé de trois losanges d’argent (Loménie). »

Quant à sa nomination aux plus hautes fonctions du Royaume voici ce que l’on peut lire dans Histoire de la Révolution française de Louis Blanc publié en 1869 :

« Depuis quinze ans, il frappait à la porte du conseil ; mais Louis XVI ne l’estimait pas, ayant trouvé dans les papiers du grand Dauphin son père que l’abbé de Loménie passait pour un athée et un philosophe. On raconte même qu’au sujet de la candidature de Brienne à l’archevêché de Paris, le roi s’était un jour écrié : « Il faudrait au moins que l’archevêque de Paris crût en Dieu. » C’était dans la fréquentation des encyclopédistes et par la lecture assidue des Mémoires du cardinal de Retz que Brienne avait fait son éducation politique. Partisan des économistes, il s’était façonné à une sorte de libéralisme intolérant qui est le propre de cette école fameuse. Ami de Turgot, il joignait, comme lui, à des théories de liberté l’humeur d’un grand vizir. Spirituel avec des airs de profondeur et plus galant qu’il ne convenait, même alors, à un prélat, il avait de l’influence partout: dans les assemblées du clergé, où il montrait l’habitude du maniement des affaires, et parmi les femmes du monde qui, plus d’une fois, le rendirent arbitre de leurs querelles avec des amants infidèles ou soupçonnés. Bien qu’il ne fît à son archevêché de Toulouse que de rares apparitions, il y occupait les esprits de sa personne, ne manquant jamais de marquer son séjour par quelqu’un de ces actes éclatants de bienfaisance dont la renommée s’empare, et qui n’émanaient point chez lui de la charité du chrétien, mais de la philanthropie du philosophe. Toutefois, la vraie cause de son élévation fut la persévérance que mit l’abbé de Vermond à le prôner dans le cercle de la reine. Ce fut Marie-Antoinette qui, domptant les répugnances de Louis XVI, fit nommer l’archevêque de Toulouse chef du conseil royal des finances, puis ministre d’État; et, comme pour expliquer qu’il était placé au rang des Richelieu et des Mazarin, elle affecta de dire tout haut en pleine cour : « Il ne faut pas s’y tromper,messieurs, c’est un premier ministre».

Dans son Histoire du Languedoc Philippe Wolffe évoque ainsi « les prélats grands seigneurs de fin d’Ancien Régime moins apôtres qu’administrateurs, … plus soucieux de construction de routes que de visites pastorales, voire mondains sceptiques comme Loménie de Brienne successeur de Dillon à l’archevêché de Toulouse et futur ministre en qui le politique dévore l’homme d’église et que l’on suppose à Versailles ne pas croire en Dieu. »

Mais le grand tournant dans sa vie ne fut-il pas aux yeux du monde son ralliement à la constitution civile du clergé ? Quatre prêtèrent serment sur 135 évêques dont notre ecclésiastique et Talleyrand ! Il signait ainsi sa disgrâce. Son double jeu ne trompa personne et surtout pas le pape auquel il avait envoyé plusieurs lettres pour tenter d’expliquer sa conduite impardonnable. Pie VI lui répondit sévèrement dans une lettre rendue publique,  le cardinal n’eut d’autre solution que de remettre sa démission.

Les dernières années de sa vie furent sûrement un cauchemar pour cet homme épris de luxe et d’honneur, cupide et ambitieux. Relisons à ce sujet l’Histoire de la constitution civile du clergé de Ludovic Sciout :

« Loménie de Brienne avait été sous l’ancien régime comblé d’honneurs et de richesses. Il était depuis longtemps déjà un personnage important. Très lié avec les philosophes, il avait beaucoup trop adopté leurs maximes. Chargé de la réforme des couvents, il s’en était acquitté de telle sorte que les ordres religieux, loin de se relever, étaient tombés dans une décadence encore plus profonde. Partout dans le clergé on répéta qu’il avait rempli cette importante mission bien plus en philosophe qu’en pontife. On lui fit encore bien d’autres reproches, qu’il s’était réservé pour lui-même des abbayes supprimées, et celle de Basse-Fontaine contiguë à son parc avait servi à augmenter les dépendances de son château. Devenu ministre de Louis XVI en 1787 il prouva bien vite que sa réputation d’habile administrateur était complétement imméritée, et fut obligé de se retirer honteusement, mais pourvu d’énormes bénéfices. Bien qu’il perdît beaucoup à la révolution, il jugea le parti le plus sûr pour ses intérêts était de s’y rallier. La défection d’un archevêque, d’un membre du sacré collège, d’un homme qui par sa naissance, ses dignités, les fonctions qu’il avait précédemment exercées, occupait une si haute position, et dans la société religieuse, et dans la société civile, fut accueillie avec transport par les révolutionnaires. Heureusement ses résultats ne furent pas aussi graves qu’on aurait pu le redouter…

La défection de Loménie de Brienne eut tout de suite les plus funestes effets on ne pouvait croire qu’un homme qui devait tant à Louis XVI, qui avait été son premier ministre, fût passé aux révolutionnaires. Il était aussi difficile de s’imaginer qu’un archevêque, qu’un cardinal pût sciemment déserter la défense des droits les plus essentiels de l’Église et du Saint-Siège.

Il avait jugé plus sûr de courtiser les révolutionnaires ! »

Aux heures les plus dramatiques de la Convention le 15 novembre 1793, alors que les dénonciations redoublaient, il jugea bon d’apostasier pour ne pas être conduit à l’échafaud. Il fut quand même arrêté le 18 février 1794. On le retrouva mort dans son lit, certains diront d’apoplexie…

Sur le plan humain cet ami des philosophes très proche des Lumières semble bien éloigné des préoccupations d’une vie spirituelle authentique. Pourtant il n’est que le reflet de la décadence morale et spirituelle qui frappe un certain clergé à cette époque.

Dénué de tout sens moral, sans foi ni loi, diraient certains, il sera de tous les reniements. Sur le plan politique, cet habile monarchiste constitutionnel libéral dont Antoine Lestra nous dit qu’il s’abaissera jusqu’à présider le club de Sens avec un bonnet rouge taillé dans son chapeau de cardinal1 joua un rôle important au sein du haut clergé qui s’opposera dans son ensemble aux réformes qu’il avait envisagées.

1 « LES SECRETS DU CLERGE CLANDESTIN – LE PERE COUDRIN FONDATEUR DE PICPUS », p. 26 (Hyperion)




Le Cardinal Loménie de Brienne rend visite au sculpteur Lucas aux Ponts-Jumeaux

Salle des Illustres Hôtel de Ville Place du Capitole de Toulouse

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